
Dans la réalité les policiers ne sont pas des héros mais des agents d’un service public. C’est cette mission de service public qui doit prédominer leur action déterminée aussi par les lois et les règlements de la République. Cette mission peut les mettre au cœur de situations parfois dangereuses auxquelles ils doivent faire face avec professionnalisme, mais aussi avec humanité, puisque le policier est tenu par un code de déontologie et plus généralement par le respect des Droits de l’homme et du citoyen.
« Citoyen policer » est un ouvrage de Guy Denis, issu du corps des commissaires et qui a fini sa carrière à l’Inspection Générale de la Police Nationale. En 1975, j’avais souligné des passages que je viens de relire et je vous en recopie des extraits : « Quelques soient les critiques proférées contre lui, le policier joue un rôle social primordial. Entre le fait et le droit, au point de convergence de la séparation des autorités administratives et des autorités judiciaires dont il est, dans les deux cas, le serviteur sollicité, au milieu de ses administrés qui le connaissent et l’observent, il doit faire appliquer la loi avec toute la rigueur qui s’impose. Heureusement qu’il peut encore opérer avec toute la souplesse désirable car il est, quand il sait cultiver son indépendance, dégagé des contingences politiques les plus contraignantes. Seuls les fats, les ambitieux ou les timorés se laissent séduire par les sirènes du pouvoir ou inféoder aux roitelets politiques ». Il ajoute : « le policier sait aussi que sa plus grande récompense, il la trouvera dans la satisfaction toute simple du devoir accompli. Pourvu que ce devoir ne devienne pas trop écrasant, devant les contradictions d’une société parfois déconcertante. » Je finis enfin par un extrait de sa conclusion : « Ce qui importe, c’est d’améliorer notre image de marque, comme on dit aujourd’hui. Nous ne pourrons le faire qu’en forçant l’estime qui engendre le respect. Nous le ferons aussi en jouant la carte du modernisme. » ». Il pense aussi que : « Une société a la police qu’elle mérite. » Je ne suis pas d’accord sur ce point. Toutefois « Citoyen policier », la formule est dans le bon ordre et les deux mots devraient être indissociables. Nous sommes donc loin des archétypes romanesques.
Venons-en au polar et, d’abord, à l’évolution du héros dans le polar américain. Je m’exprime bien entendu en tant que lecteur de quelques polars dans l’océan des parutions.
Il est bien évident que la société américaine n’a pas connu la même évolution que la nôtre, en rappelant au passage que l’institution policière est une invention française (Cocorico ! ! !).
Aux Etats Unis, les premiers flics étaient les shérifs et les premiers détectives des chasseurs de primes. Les premiers récits policiers étaient donc les westerns. Par la suite, dans ce pays de tous les excès ( y compris dans les registres du crime et de la violence), le cow-boy et le roman policier anglais ont prévalu dans la culture américaine, jusqu’à un certain Hammet et l’apparition de ce que les français ont étiquetés « roman noir ». Il n’y a pas encore de message politique mais la volonté de montrer le monde tel qu’il est. A travers le polar, l’individu s’oppose alors à une société de plus en plus pesante. Le héros devient d’abord un marginal et, lorsqu’il est truand, il impose sa propre loi en utilisant à son profit des valeurs traditionnelles comme l’honneur, la famille…, ou plus primitives comme la force physique, le courage , la virilité… Le roman problème rassurait par son rationalisme conservateur et son manichéisme sans faille. Le roman noir est anxiogène, témoins du chaos social. Desplède , dans un entretien, dit que c’est « le roman de l’ambiguïté. On est sûr de rien. » A la fin des truands et des flics meurent , des réseaux criminels sont démantelés , sans que rien ne change car la corruption et le crime font partie de la nature humaine et c’est sans espoir.
Aux USA, c’est le détective privé qui a d’abord pris le pas sur la police, en supplantant le truand. Pendant longtemps, l’image du Flic est restée en retrait. Shérifs, policemen en tenue d’uniforme et cow-boys costumés du FBI ne sont que des rôles secondaires représentant l’ordre établi. En mettant en avant un personnage non institutionnel, c’est l’image libéral qui prédomine. Les auteurs pouvaient donner libre cours à leur imagination en créant des personnage machistes, désabusés ou violents, sans état d’âme, solitaires et buveurs d’alcool, des sortes de Lucky Luke (avec leur Rantamplan existentiel), des héros Bogartiens, (virils, beaux et ténébreux) et tout une panoplie d’archétypes pour lesquels la fin justifie les moyens mêmes violents. Bien souvent ces héros auraient pu faire des truands redoutables. Il faut dire qu’ils apparaissent comme le pendant d’un crime organisé où des parrains établissent la règle du plus fort pour asseoir leur pouvoir dans une société ultra-libérale qui laisse, malgré les prohibitions, libre cours à leurs trafics et à leurs fantasmes d’empereur. Dans ce chaos moral, émergent d’abord des privés puis des flics sur les mêmes archétypes d’électrons libres et donc avec des personnalités complexes, voire aujourd’hui plus humaines. Arte a offert un documentaire sur James Ellroy qui lit des extraits de ses textes, se promène dans sa ville Los Angeles , parle de sa vie et de l’écriture.

Ensuite, la chaîne a choisi de diffuser le film « Cop » de James B. Harris qui a adapté le roman « Blood on the moon » , titre français « Lune sanglante » dans lequel Lloyd Hopkins, sergent de police de Los Angeles obsédé par le mal, donne toute sa démesure dans l’engrenage de la violence. On retrouve ce personnage de flic obstiné à la personnalité complexe dans « A cause de la nuit » et « La colline aux suicidés ». Son roman « Dahlia noir » a été adapté au cinéma par Brian de Palma. Pour exemple, je pense aussi à Harry de Connely qui est un flic aux allures de privé. Il est un ancien du Viet Nam, donc un écorché vif. Il travaille dans les conflits qu’il déclenche dans son entourage professionnel.
De façon plus générale, aujourd’hui, je crois que l’on est passé du frisson à un besoin de sécurité face au chaos, et que la tendance s’accentue avec les problèmes nouveaux de terrorisme international. Le policier, rempart contre la barbarie, rassure. Le chaos est incertitude et les Américains ont besoin de certitude, donc d’ordre. L’influence de la modernisation de la police et de son évolution scientifique peut expliquer l’évolution de l’image plus professionnelle du policier, et donc plus crédible, même dans le roman. Mais le flic du polar, même si son image s’améliore, reste un marginal.
Aux U.S.A, les polices privées ont pris une importance qui les met en concurrence avec les services officiels et cela apparaît dans de nombreux polars. Je pense qu’il s’agit là d’un vrai danger et, peut-être, que sur ce point, les Américains pourraient revenir d’un ultralibéralisme où tout se paie, même la sécurité. Et puis, ne l’oublions pas si l’Amérique est sortie de la ségrégation raciale, les problèmes de racisme n’ont pas disparu. Alors, il y a une nouveauté dans le polar au cinéma, on y trouve des noirs qui ne sont plus des flics de base aux coins des rues. Des bons auteurs de polars sont noirs. Si le polar américain montre la société telle qu’elle est, si on apprend beaucoup sur cette société dans le polar, sur le fond rien d’essentiel n’est remis en cause. Le polar américain reste apolitique.
Entre la France et les Etats Unis, il y a une différence de culture qui apparaît aussi dans le polar. Alors que les auteurs américains n’ont pas de message politique, nos auteurs français sont beaucoup plus politisés en ayant compris tout ce que le roman noir pouvait contenir de social. Je reprends le slogan cher à des auteurs comme Jean-Pierre Pouy , Patrick Raynal… entre autres : « Le roman noir, c’est le roman de la vigilance ! De la résistance ! De la transgression ! ». C’est dans la rue et dans les bas-fonds que ce genre trouve des espaces de liberté. C’est là que des auteurs anarchistes ou gauchistes ont pu jouer les empêcheurs de tourner en rond dans nos sociétés « ronronnantes ».
L’auteur peut jouer sur l’empathie du lecteur en faveur du truand dans une société corrompue, pesante et injuste. Dans les démocraties, ce choix des héros dans la lignée d’un Vautrin est devenu arbitraire dans la mesure où l’auteur peut aussi bien donner le beau rôle au policier, en sortant des archétypes négatifs et en le montrant avec une personnalité plus complexe et plus humaine. Il y a de la place dans le polar pour les ripoux et les mauvais flics mais cela ne doit pas faire oublier les flics « intègres et tenaces », des hommes avec leurs fêlures et leurs doutes. On trouve leur côté noir dans des blessures de l’âme et des conflits intérieurs. Si c’était toujours Guignol qui avait raison, le genre noir ressemblerait à la pantalonnade servie aux enfants dans les jardins publics. Mais, nous le savons, les auteurs de polars ne sont pas que des montreurs de marionnettes.
Les polices privées et l’autodéfense sont dangereuses pour l’idéal démocratique d’égalité entre les citoyens devant la Loi. Ce danger existe aux USA mais aussi sur notre vieux continent. La question est simplement de savoir, en France comme aux Etats unis, si la police est détournée de sa finalité, si elle n’est qu’un moyen d’oppression. On peut aussi s’interroger sur le sens des missions de police, sur sa place dans la société en proie à des injustices sociales et à un sentiment d’insécurité croissant. Il reste que la police nationale est seule garante des valeurs républicaines et de la démocratie. Attachés à l’existence d’un état de droit et à l’idéal démocratique, les flics ont évolué et le polar évolue aussi.
« Un livre n’existe que lu » disait Sartre. Le lectorat du polar évolue aussi. Les lecteurs de polars deviennent plus exigeants. Si je regarde l’évolution du héros du polar, lorsqu’il est policier, en France et plus généralement en Europe, il a la cinquantaine : l’âge des bilans et de la prise de recul sur soi-même et sur la société. Il est désabusé mais adepte, faute de bonheur possible, de petits plaisirs culinaires ou autres, fatigué mais tenace, mais sans illusion. Cette lucidité désenchantée le conduit à la solitude. Il est aussi un homme de devoir se jouant des peaux de banane et des pressions hiérarchiques et politiques. Il peut être mélomane, philosophe ou lettré. Il a des fêlures dans sa vie privée. Les héros du polar d’aujourd’hui sont plus dans la lignée d’un Maigret que d’un San-antonio mort avec son créateur. Ce sont des flics encore plus nonchalants que leur prédécesseur (Maigret). On pense bien entendu à Fabio Montale mais aussi à Pépé Carvalho ou au commissaire Montalbano qui vieillit dans la fiction. Aujourd’hui, on pourrait parler de « Tortue – attitude » chez l’archétype du flic dans le polar européen. C’est sans doute dû à un besoin inconscient de cette lenteur que nous refuse le modernisme. Finalement les temps changent, dire que le polar est une littérature ferroviaire lui donne plus une image de lenteur que de rapidité. Il n’y a que dans le train où, assis, l’on a la possibilité et le temps de lire sur un court trajet. Il paraît que les transports en commun sont les lieux où on lit le plus. C’est aussi une attitude qui apparaît tout à fait en rapport avec l’image de lenteur qu’a l’administration. On pourrait parler d’une force tranquille, donc rassurante. Le « Force tranquille » est un slogan politique vainqueur en 1981, mais aussi dans le polar européen. La lenteur, c’est surtout le temps de la réflexion avant l’action et aussi le suspense. Pour les personnages récurrents, la recette est de mélanger les ingrédients de la vie professionnelle et de la vie privée. C’est par des fêlures, des faiblesses à surmonter, des tics, des ennuis de santé ou d’amour, des états d’âme que le flic de polar trouve l’empathie chez le lecteur. Aux U.S.A, l’évolution plus humaine et moins machiste de la littérature policière serait due à l’évolution de la société américaine mais aussi à l’évolution du lectorat renforcé par des Américaines devenue très friandes de ce genre littéraire. Comme disait le poète , « la femme est l’avenir de l’homme » et peut-être aussi du polar. Des femmes écrivent des polars avec succès. Je pense au héros Wexford de Rendel Ruth (auteur féminin), ce policier vieillissant, lettré, humain. Mais Rendel Ruth s’empresse de dire de lui « Wexford, c’est moi dans le polar » et qu’il n’est pas vraiment un policier. Il y a aussi le commissaire Adamsberg, intuitif et lent, personnage inventé par Fred Vargas, polardeuse française. Son commissaire, flanqué de son adjoint Danglard, a déjà fait son apparition au cinéma sous les traits de José Garcia avec « Pars vite et reviens tard » adapté par Régis Wargnier. Actuellement Josée Dayan tourne une autre adaptation « Sous les vents de Neptune » et c’est Jean-Luc Anglade qui prend la relève et partage l’affiche avec Jeanne Moreau dans le rôle de Josette, vieille bourgeoise, le jour, et «hackeuse », la nuit
Finalement, dans son évolution, le polar peut, sans perdre son âme, être plus réaliste avec le métier de flic, en montrant un homme en qui le lecteur peut se reconnaître. Le héros de polar n’est pas toujours un privé ou un flic, il peut être journaliste, magistrat, médecin, retraité…. Il peut être aussi « monsieur tout le monde » mais, lorsqu’il enquête, il suit les voies qui doivent le mener à la découverte de la vérité et se glisse dans la peau d’un flic. C’est valable pour les polardeux « non-flics » qui inventent des flics. Quoiqu’en pense Rendel Ruth au sujet de son personnage « Wexford », c’est elle vieillissante, lettrée et humaine dans le personnage d’un flic vieillissant, lettré et humain qu’elle aurait pu être, donc même virtuel, il est un flic.
Le flic humain et non plus « à visage humain » apparaît comme une évolution dans le polar, même si elle ne correspond pas toujours à une réalité, ô combien fragile et parfois encore démentie. Même si rien ne change réellement sur le fond dans des sociétés qui fonctionnent « sans nous », souvent le polar ne tue pas l’humanisme chez ses héros, flics ou non.
Jean-Paul Ceccaldi

i
Comments