
Nadia DHOUKAR, docteur ès lettres, a fait d’importants travaux universitaires sur des classiques du genre avec des personnages récurrents comme Lupin, Nestor et Maigret, pères fondateurs et bases solides et inépuisables d’étude. Elle s’est intéressée au pouvoir de fascination du personnage principal dans le roman policier, à partir des personnages d'Arsène Lupin de Maurice Leblanc, de Jules Maigret de Georges Simenon, de Nestor Burma de Léon Malet. Elle a été sollicitée pour de nombreuses conférences lors des salons du polar et a écrit dans des revues spécialisées. L’éditeur Laffont lui a confié la réédition des œuvres de Léo Malet, créateur du personnage de Nestor Burma. Dans la collection Folio de Gallimard , vous trouverez son opus sur Jean-Claude Izzo , sous-titré « La trilogie Fabio Montale », annoncé dans le guide Folio du polar 2006. Nadia Dhoukar est une jeune femme lettrée et passionnée. Elle a un passé rempli dans le monde du polar. En juin 2006, dans un blog Corse noire (fermé), nous lui avions posé quatre questions. Elle nous avait répondu avec beaucoup de gentillesse et d’intelligence. Ses réponses intéressent, nous le pensons, encore les lectrices et lecteurs de polars.
Interview en quatre questions à Nadia DHOUKAR (juin 2006)
1°/ Chez un personnage récurrent, quels sont les traits de caractère qui vous intéressent?
Deux traits du personnage récurrent m’intéressent. Tout d’abord, d’un roman à l’autre, le personnage se construit, se façonne et se dévoile à mesure que notre complicité avec lui grandit. Il s’agit d’une alchimie subtile : l’auteur prend ses marques avec son personnage à mesure qu’il le met en scène, et le lecteur découvre le personnage par touches. Comme dans la ”vraie“ vie, une relation d’amitié (d’amour parfois) s’instaure progressivement entre le lecteur et le personnage. Si on considère, dans l’ordre de leur publication, les séries des Lupin, des Maigret ou des Burma, ce processus de construction du personnage est flagrant. Petit à petit, tous trois apparaissent comme des êtres dotés d’un passé, d’une histoire, parcourus de souffrances et de failles. J’aime cette installation progressive à mes côtés d’un être que je découvre patiemment : qui est finalement le plus détective des deux ? Le personnage ou le lecteur ? Il y a toujours un jeu de miroir passionnant entre l’auteur, son personnage et le lecteur. Mais ce jeu n’explique pas tout : nombre de personnages, même récurrents, ne me séduisent pas.
Chaque héros a une part de réalité (il est ancré dans un univers géographique, résout des énigmes crédibles, a une présence physique, un passé, des relations sociales, un métier, etc.) et une part d’imaginaire (ce que lui peut faire et pas nous, son éternité, le genre littéraire dans lequel il déambule —pétri de mythes et d'arcanes—). C’est la symbiose subtile, le va-et-vient permanent entre ces deux “dimensions” qui fait, selon moi, un personnage réussi. Comme un pacte : si je crois en ce personnage, je consens alors à ce qu’il m’entraîne là où il veut, même vers l’invraisemblable. Lorsque la part de réalité du personnage m’interpelle, parce que je m’y identifie ou que je l’accepte, je suis apte à le suivre et à explorer sa dimension imaginaire, plus personnelle, voire intimiste. Deux personnages aussi différents qu’Arsène Lupin (Maurice Leblanc) et Fabio Montale (J-C Izzo) séduisent pourtant pour les mêmes raisons.
Arsène Lupin est un personnage réel parce qu’il a une histoire, des amours déçus, une relation œdipienne avec son père, il vieillit, évolue dans des univers réels, la Normandie, Paris… Mais évidemment, Arsène Lupin est une pure fantaisie : il peut être n’importe qui, donc tout le monde, il atteint toujours ses objectifs, il met la main sur des trésors dignes d’Ali Baba, « chaque femme à son heure rêve de voir son visage », etc. Il est donc à la fois présent au monde et en même temps au-delà du monde : dans l’imaginaire, il incarne l’enfance, le goût du jeu et du défi, c’est un démiurge. Bref, Lupin incarne autant de rêves que nous, lecteurs, connaissons parce qu’il s’agit de facettes de nous-mêmes qui nous appartiennent ou nous ont appartenu, mais que nous sommes contraints de reléguer dans notre vie quotidienne.
Même chose pour Montale : il est flic, habite à Marseille, a un passé, des amours et des amitiés malheureuses, et il est confronté à des intrigues on ne peut plus crédibles et sordides. Mais Montale démissionne. Il nous emmène vers l’univers des poètes oubliés, vers les origines mythiques de la cité phocéenne, il nous invite à explorer une musique métissée, il nous convie à renouer avec notre humanité profonde, même dans ce qu’elle suppose de noirceur. En cela, Montale est notre égal, parce qu’il est un homme comme les autres. Et, dans le même temps, il nous dépasse, parce que, en héros de papier, il ose ce que la plupart d’entre nous n’osons pas : se rebeller, demeurer fidèle à des idéaux, à une enfance, à une foi, quitte à en perdre la vie.
Le personnage, dès lors qu’il est capable d’être suffisamment au monde pour nous “harponner“, nous entraîne vers un imaginaire qui est souvent le nôtre : le propre de toute littérature en somme, sauf que, dans le cadre du genre policier, cet effet est décuplé par le phénomène de la série et par les thèmes, toujours cruciaux et originels, qu’il met en scène : la mort, la justice, l’altérité… Le personnage récurrent lutte pour être au monde entièrement, en tant qu’individu et en tant qu’homme, et nous vivons cette lutte par procuration, à défaut de la mettre en œuvre concrètement. Finalement, à chacune des pages du roman, l’enquêteur nie l’imperfection de l’existence, alors que la plupart d’entre nous l’acceptons. Si leur réalité peut s’altérer avec le temps (les univers sociaux ou géographiques mutent), l’imaginaire qu’ils nous convient à partager est intemporel : il s’agit le plus souvent d’une quête de justice, d’idéal, d’une capacité à s’insurger et à se rebeller. Et même des héros anonymes, dont on sait peu de choses, ni le nom ou le physique, tel celui de Robin Cook, ont cette faculté à nous entraîner vers…nous-même. Et on retrouve ainsi le miroir…
2°/ Avez-vous une idée sur l'évolution de l'image du flic dans le polar du 21ème siècle?
Du flic ou de l’enquêteur récurrent ? La littérature policière est (miroir toujours) un reflet sans fioritures de la société dans laquelle elle est “perpétrée”, ce qui explique sans doute l’effacement progressif du personnage récurrent ces trente dernières années. Le personnage, surtout dans la littérature française, a eu tendance à se faire discret ou à devenir prétexte à une autre vision. Il a perdu son humanité en même temps que la foi en l’être humain a été sérieusement entamée. Presque plus de personnages récurrents donc. Mais je crois qu’il y a, dans le polar français, un renouveau parce que le personnage, récurrent ou pas, constitue aussi le point de départ ou fil directeur d’une histoire. Ces dernières années, le roman policier a souvent viré au roman social et politique avec son lot de dénonciations. Plus d’histoire ni d’évasion. Aujourd’hui, beaucoup d’auteurs renouent avec la tradition du conteur et, par là même, avec le personnage comme point de gravité et de départ d’une histoire. Ce qui n’empêche pas une vision sociale ou critique en toile de fond: la trilogie de Jean-Claude Izzo ou la série des Padovani de F-H Fajardie suffisent à s’en convaincre. Mais, avant tout chose, l’auteur conte et propose à son lecteur de s’immiscer dans un univers original et tissé d’imaginaire. Quant au flic, en tant que fonction je le vois soit s’effacer car roman policier et roman noir sans enquêteur se rejoignent dans une vision commune (noire) du monde : que cette frontière entre noir et policier s’estompe, c’est heureux. Quant à l’enquêteur du XXIe siècle, pour qu’il demeure crédible, je ne le vois pas flic ni détective privé, plutôt chasseur de tête(s), directeur des ressources humaines d’une entreprise, reporter ou juge d’instruction.
3°/ Connaissez-vous des personnages corses dans le monde du polar?
Aïe. Je n’ai hélas pas de culture encyclopédique du polar. Je vais adresser cette question aux membres de l’association « 813 » : nul doute qu’ils seront nombreux à vous citer les noms des personnages, les auteurs et les références bibliographiques, en couvrant le monde entier et au moins les deux siècles derniers.
J’ai souvenir du commissaire Pelligrini dans L’Homme au sang bleu, de Léo Malet qui “remplace” le commissaire Faroux dans l’enquête à Cannes de Nestor Burma. Un autre Corse chez Burma, le bandit Sarfotti (L’envahissant cadavre de la plaine Monceau). Il me semble que ces deux personnages sont corses. Une Corse chez Arsène Lupin : Faustine (La Cagliostro se venge), avec laquelle, selon toute vraisemblance, notre gentleman - cambrioleur coulera des jours paisibles. J’ai souvenir aussi que, dans leur peinture du “milieu“, André Héléna et Albert Simonin ont mis en scène des personnages corses. Vu la production énorme de J-G Arnaud et son intérêt pour le sud de la France, je serais fort surprise de ne pas rencontrer un Corse au fil des pages de ses romans. Je suis étonnée, en fouillant dans ma mémoire lacunaire, de ne pas retrouver de Corse dans l’univers de Maigret…cela me reviendra peut-être. Je crois avoir entendu parler d’un pastiche récent de Sherlock Holmes, où le détective quitte Londres pour l’île de Beauté. En tout cas, j’ai dorénavant l’œil aiguisé et ne manquerai pas de vous signaler tout Corse croisé dans les contrées policières.
4°/ Avez-vous des actions en cours ou des projets dans le domaine du polar?
Des projets ? Toujours ! Des éditeurs pour les soutenir ? Beaucoup moins !
Plus sérieusement, je poursuis la réédition de la série des Nestor Burma chez Robert Laffont (collection Bouquins) : le tome 2 sortira en septembre avec une préface sur les personnages mythiques de la littérature policière qui ont influencé Nestor Burma. Quant aux tomes 3 (sortie en octobre) et 4 (sortie début 2007), ils seront agrémentés d’une étude, longue et inédite, en deux parties, du personnage de Nestor Burma, justement autour de cet axe réalité/imaginaire.
Après Lupin et Burma, j’ai décidé de quitter les personnages pour les auteurs : en ce sens, Jean-Claude Izzo constitue un tournant. Je me suis fait détective pour tenter de reconstituer la trajectoire d’un homme pas comme les autres. Le Folio Policier, qui réunit en un seul volume la trilogie et est précédé de la biographie inédite que j’ai consacrée à Jean-Claude Izzo, sortira le 8 juin. Il y a beaucoup à dire sur Jean-Claude Izzo, l’homme et l’auteur, et nombreux sont les artistes (photographes, écrivains, chanteurs…) à vouloir l’évoquer, soit parce qu’ils l’ont connu ou aimé, soit parce que son œuvre ou son parcours les ont touchés. Je prépare donc un livre sur Jean-Claude Izzo. Je devrais également prendre en charge une collection policière dédiée aux auteurs français à la rentrée, dans une maison d’édition “under construction”.
Enfin, Lupin et Burma sont des personnages auxquels j’ai consacré des années entières et nombre de travaux/conférences. Mais je travaille également depuis des années sur Maigret, au sujet duquel je n’ai jamais pris la plume ni la parole, soit parce qu’on pense que tout a été dit, soit parce qu’il s’agit d’un domaine “réservé“. Tant de choses restent pourtant à dire à propos de ce personnage et de ses univers ”imaginaires”…
Voilà, pour l’heure : des projets, susceptibles d’être modifiés au fil de mes coups de cœur. Au hasard d’une rencontre, on découvre un auteur ou un personnage dont la générosité (mot-clé de l’univers polar) donnent envie de les soutenir, de les faire connaître, et hop : un nouveau projet est né
Nadia Dhoukar a collaboré avec la revue 813 : Le titre « 813 », paru en 1910, c’est aussi celui du premier gros roman de Maurice Leblanc qui a créé le personnage du gentleman cambrioleur sous les traits de plusieurs personnages. Ce titre « 813 » est repris dans la revue de l’association des amis de la littérature policière depuis 25 ans.
Site : http://www.813.fr
Mlle DHOUKAR a écrit de nombreux articles dans d’autres revues : Temps noir, Rocambole…
Dans un article Roman policier et crise(s), Nadia Dhoukar dresse une chronologie (non exhaustive et synthétique) du polar.
Les grands personnages de la littérature policière, de 1841 à 1929 Construction en trois étapes du genre (1841-1929) Edgar Allan Poe et le chevalier Auguste Dupin Emile Gaboriau et le Père Tabaret Sir Arthur Conan Doyle et Sherlock Holmes Exploration des possibilités du genre jusqu’en 1930 Maurice Leblanc et Arsène Lupin Gaston Leroux et Rouletabille Angleterre : Gilbert Keith Chesterton et le Père Brown, Agatha Christie, Hercule Poirot et Miss Marple
Personnages de la littérature policière, de 1929 à nos jours Etats-Unis : naissance du roman noir Dashiell Hammet, son personnage anonyme, Sam Spade et Ned Beaumont Raymond Chandler et Philip Marlowe France: années 30- 60 Georges Simenon et Maigret Léo Malet et Nestor Burma Années 60 aux années 90 : le personnage s’efface Tourné en dérision (Frédéric Dard, Charles Exbrayat, Albert Simonin, Auguste Le Breton, etc.) La victime s’accapare le premier rôle (William Irish, Boileau et Narcejac) Le néo-polar.
Le roman policier cultive un rapport à la crise révélateur de celui entretenu par les sociétés occidentales durant le XXe siècle. Il est la crise, elle est son objet, voire son sujet, car un meurtre perturbe un ordre moral, humain et social, individuel et collectif, écrit Nadia Dhoukar en préambule de son article dont vous pouvez prendre connaissance sur le lien qui suit : Roman policier et crise(s) par Nadia Dhoukar
Retrouvez l'article complet sur :
Jean-Paul Ceccaldi
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