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Polar rime-t-il avec nanar ?

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"Parce que ça fait un paquet de temps et de textes que le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de l’Histoire, le thriller dans les chiottes du néo-freudisme et le roman à énigme dans le compost du sudoku. Et ça depuis Sophocle, Dostoeivski ou Gadda. Ces putains de polars accompagnent efficacement la mondialisation (pour le plus grand nombre) et l’Internationalisme trotskiste (pour les plus "radicaux"). Faire gaffe, quand même, à ce mot : polar, qui, s’il rime pauvrement avec soixante-huitard, rime aussi avec vicelard, ringard, connard, faiblard, etc… "


Propos provocateurs et " couillus " d’un " pol'hardeux ", recueillis jadis sur le site Noir Comme Polar (qui a disparu, remplacé par Klibre). Jean-Bernard Pouy figure parmi les 15 auteurs de l'école du néo-polar français. Polar rime-t-il aussi avec nanar ? A chacun de se faire une idée neuve. Dans un entretien sur le site Sud-Ouest, ce néo-polardeux qui préfère Spinoza à Hegel dans une de ses œuvres noires[1], avait déclaré sur les salons littéraires du polar: « Si je m'écoutais, je serais en vadrouille tous les week-ends. C'est un petit milieu, on se connaît tous ! On se marre bien. C'est bien qu'il y ait des jeunes ! Ils apportent un nouveau regard. Le roman noir est une littérature de genre basée sur la critique sociale ! C'est contemporain. C'est réaliste comme du Zola. Ça parle de l'air du temps. Y'a toujours un gars qui veut se sortir de ses embarras. ».  On le retrouve plus sérieusement dans un ouvrage de Véronique Rohrbach : «  Politique du polar » , présenté comme suit :

La littérature engagée remet en question la définition d'une littérature atemporelle et détachée des contingences historiques. Tel est aussi le cas de ce que l'on a appelé, en France, après la Seconde Guerre, le «roman noir» ou «polar», ce roman policier venu des Etats-Unis et qui se distingue du roman d'énigme par son écriture behavioriste, son réalisme et son regard critique sur la société. Dès les années soixante-dix, des auteurs et des autrices réunis sous l'étiquette de «néo-polar» (Manchette, Vautrin, Daeninckx, Pouy ou Fajardie), pratiquent cette littérature policière qui a la tradition d'être politiquement engagée. Or pour comprendre l'engagement de ces écrivain-e-s au passé militant et leur entrée en littérature, il faut se pencher sur la question du genre policier, plus spécifiquement «noir», et de sa position dans le champ littéraire. Car l'engagement politique dans les romans s'avère indissociable d'un engagement pour le roman noir, genre minorisé au sein du champ, à l'instar d'une fiction policière que l'on persiste à qualifier péjorativement de «paralittérature». En effet, le genre partage en quelque sorte le même sort que les exclus de la société dont a coutume de parler le polar : littérature en marge, le roman noir écrit sur les marges. Mêlant engagement à l'extrême gauche et rejet de la «littérature blanche», Jean-Bernard Pouy est une figure bien en vue du milieu du polar en France et se présente comme «un ardent défenseur du roman noir et du roman populaire». Le père de l'enquêteur libertaire le Poulpe illustre ce double engagement littéraire et politique en endossant une posture d'écrivain «populaire» illégitime qui se manifeste dans une pratique d'écriture mais aussi dans une parole et une certaine présentation de soi au public. Cette posture ici analysée lui permet de transformer à son avantage le handicap d'une position dominée dans le champ littéraire.


L’ouvrage de Véronique Rohrbach, tiré de son mémoire de maîtrise en littérature française, traite d’une question à la fois littéraire, sociologique et historique, à savoir un double engagement du « roman noir », ou « polar », dans la France de l’après Seconde Guerre

Etienne Borgers a consacré une note de lecture dans les dossiers de l'excellente revue en ligne Europolar.


Note de lecture d’Etienne Borgers


C'est à partir de son mémoire pour un Master en littérature française (Université de Lausanne) que Véronique Rohrbach a composé ce Politique du polar. Se basant sur la constatation de l'existence du contenu à critique sociale que colporte le roman noir policier depuis ses origines aux USA, et plus particulièrement le néo-polar français qui émergea dès les années 1970- en continuation politico-littéraire de certains mouvements politiques (essentiellement de gauche et d'extrême gauche) et de la contestation anarchiste de mai 68- Véronique Rohrbach examine les composantes qui relient entre eux les auteurs appartenant à cette tendance, ainsi que certaines constantes qui se retrouvent dans leurs œuvres romanesques, écrits que l'on peut souvent interpréter comme des continuations de leurs engagements politiques (réels ou d'affinité), avec une certaine vision de la société moderne française qui leur est commune, et qui met en avant ses problèmes et ses contradictions.

Si le survol que fait l'auteure de l'évolution du roman policier depuis sa fondation aux sources multiples et son examen des sous-genres qui en découlèrent sont plus que bienvenus pour que le lecteur non initié puisse comprendre et circonvenir le domaine qui est soumis à analyse dans l'essai, c'est à dire le roman noir policier moderne, on soulignera tout particulièrement sa démarche de vouloir définir le roman noir policier, ses limites et ses particularités. Cette approche d'une définition est par ailleurs assez réussie. Elle est pertinente autant que nécessaire, car nombre d'exégètes et d'essayistes, même récents, escamotent souvent le problème de la définition du domaine du roman noir, de la définition des termes qui le caractérisent, utilisant par ailleurs le vocable noir à toutes les sauces, ce qui ne fait qu'ajouter à la confusion régnante. Et je ne parlerai même pas de la signification plus que floue que prend actuellement le terme " polar " en France. Ce n'est donc heureusement pas le cas dans cet essai.

Est également bien mise en évidence, la volonté des auteurs français du néo-polar et de sa descendance de se servir d'un genre (le roman policier, genre appartenant à la littérature populaire) méprisé par la littérature officialisée, en colonisant son sous-genre le plus prometteur, le plus libre littérairement et le plus innovant socialement : le roman noir. Un sous-genre via lequel ces jeunes auteurs français contemporains (Daeninckx, Vautrin, Fajardie, Pouy, Raynal et d'autres) ont prolongé leurs engagements politiques et leur combat, malgré les désillusions de l'après-68, tout en n'en faisant pas une littérature de propagande ni " engagée " au sens sartrien (ni selon la signification qu'on donnait à ces termes à cette époque). Tout en se voulant " contestataires littéraires " par leur refus des buts restreints et minimalisés de la littérature officialisée actuelle, de son éthique individualiste.

Véronique Rohrbach, d'autre part, souligne avec raison l'ambiguïté de la posture littéraire de ces auteurs du néo-polar à la française qui, d'une part, contestent les buts de la littérature traditionnelle et officialisée (la " blanche ") afin de mieux se définir et d'amplifier leur position de contestataires affiliés à une littérature méprisée, tout en adoptant par ailleurs une partie des recettes et recherches littéraires formelles de l'autre camp- ce qui leur permet d'enrichir l'aspect littéraire formel dans leur production de romans noirs (dont, pour une bonne part, la qualité d'écriture a augmenté, comparée par exemple à la production française des années 50).

La seconde partie de l'essai, analyse en 45 pages la position " engagée " de Jean-Bernard Pouy- au sens actuel du terme, c'est-à-dire en se réclamant exclusivement de la mouvance du roman noir à l'exclusion de toute autre appartenance (Pouy allant jusqu'à réfuter l'appellation d'écrivain, pour préférer celle d'auteur de romans noirs). Et bien entendu son réel engagement politique, issu des groupuscules de gauche des années 60, dont on retrouve des traces souvent ironiques dans ses romans, ironie surtout dirigée contre les querelles de chapelles et les idéologies autoritaires qui pouvaient en découler. Pouy, comme le montre l'essai, est cependant un auteur qui ne renie pas son héritage social, ses analyses anarcho-gauchistes des sociétés actuelles, et il s'érige en défenseur agressif et efficace de la littérature populaire et du roman noir, face à la " blanche ". Le tout se faisant ici au travers de l'examen de quelques romans de Jean-Bernard Pouy, d'interviews et textes d'exégètes existants ailleurs.

Malgré de forts relents de formalisme universitaire, le texte de Véronique Rohrbach se lit facilement et est d'un intérêt certain. Comme beaucoup d'essais récents faits sous la couverture de départements littéraires, Politique du polar est une analyse qui utilise les points de vue actuels de la sociologie qui voit la littérature strictement comme un lieu de débat social. Ce qu'elle est évidemment mais elle est certainement autre chose aussi.

D'autre part, vu le sujet choisi qui fait appel à des notions comme contestation, critique sociale et politique, il est certain que ce type de points de vue permet de jeter un éclairage intéressant sur le roman noir policier en France, via ses motivations, ses buts, son " champ " et une ébauche sociologique de ses auteurs marquants. Toutes choses pour lesquelles l'essai de Véronique Rohrbach est plus que satisfaisant.

D'autre part, comme je l'ai déjà signalé, le fait qu'elle examine le domaine du roman noir, et en recherche la nature de même que sa spécificité face aux autres genres policiers, incitera tous les vrais amateurs de " polars noirs " à se poser les bonnes questions, tout en enrichissant leurs réflexions ne fut-ce que face aux critiques acerbes et irrationnelles qu'il peut subir de la part de ceux (et celles) qu'il indispose par sa volonté de recherche de vérité humaine et sociale. Voire d'éthique.

Note sur les essais consacrés à la littérature de genre

Une remarque générale pour terminer. Il serait intéressant que les analystes de la littérature de genre actuelle renouent avec l'analyse littéraire, la recherche des origines littéraires d'un genre et de leur valeur, son évolution et surtout avec un jugement de valeur des écrivains concernés ; ce qui permettrait de retrouver les courants d'influences au sein d'un même sous-genre, dépassant ainsi le pur compte-rendu historique. En parlant de littérature de genre, on parle de littérature ; dès lors pourquoi cette réticence de plus en plus grande à en analyser aussi la valeur littéraire et à passer pour ce faire par certains critères qui n'appartiennent qu'au genre examiné ?

Idéalement, on attend un courant d'études d'érudits qui, examinant le roman noir policier, utiliserait histoire, sociologie et analyse littéraire (avec jugement de valeur), le tout de manière imbriquée et non plus en séparant les méthodes, ou en en faisant des exercices de spécialistes unidisciplinaires.

Et, dans un deuxième temps, étendre les recherches et comparaisons aux littératures noires étrangères en pleine renaissance depuis les années 1990, aux influences multiples et croisées de ces sous-champs nationaux de la littérature noire, et à leurs spécificités sociales et littéraires. La richesse du genre mérite un tel traitement.





A lire dans ConTEXTES,  revue de sociologie de la littérature, le compte rendu de Sarah Sindaco de l'université de Liège, consacré à l'ouvrage de Véronique Rohrbach Politique du polar: Jean Bernard Pouy. Cette étude est parue à Lausanne, aux éditions Archipel dans la collection Essais.  On lit en conclusion ce qui suit :  L’ouvrage de Véronique Rohrbach a le mérite de s’intéresser à deux questions épineuses de la critique littéraire, à savoir l’étude d’un genre « paralittéraire » et la question de l’engagement, et d’en tirer, au surplus, une hypothèse de lecture originale. Son approche sociologique se fonde largement sur les travaux de Pierre Bourdieu, Jérôme Meizoz, Jacques Dubois et Benoît Denis ; mais elle en enrichit le champ d’application en portant son intérêt sur un genre, non seulement encore largement délaissé et donc mal connu par la critique universitaire, mais en outre en prise sur la société contemporaine. Au travers de l’analyse d’un genre, le polar, Véronique Rohrbach interroge également les hiérarchies figées au sein de l’ensemble du champ littéraire français. L’organisation de l’ouvrage est claire, la méthode rigoureuse et la lecture aisée. En outre, si l’étude se limite à l’examen d’un seul cas d’étude, celui de Jean-Bernard Pouy, elle fait toutefois sans cesse le pont avec d’autres auteurs de romans noirs contemporains tels que Jean-Patrick Manchette, Didier Daeninckx, Thierry Jonquet et Frédéric Fajardie. Les conclusions déjà convaincantes de Véronique Rohrbach trouveront probablement un prolongement dans la thèse qu’elle prépare actuellement sur le roman noir.

L’article complet en cliquant sur le lien suivant :


[1] Spinoza encule Hegel est le premier roman de Jean-Bernard Pouy, publié tardivement en 1983 chez Albin Michel dans la collection Sanguine. Il connaîtra deux suites : À sec ! Spinoza encule Hegel, le retour (1998), puis Avec une poignée de sable : Spinoza encule Hegel 3 (2006). On peut y ajouter Nous avons tué une sainte (1981) dont le personnage principal s'appelle Julius Puech.


 
 
 

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